La vie de nos pieds…

 

Nos pieds ne cessent d’évoluer tout au long de notre vie. Comme le souligne Olivier BEAUFAYS, dans son article dans le Sport&Vie – Hors série n°43 ; « les pieds sont de véritables chantiers permanents. Tout au long de la vie, ils se transforment en fonction des contraintes. Mais si on les laisse au repos… ils s’affaissent ! »

Dans son article, O.BEAUFAYS relate les incroyables caractéristiques du pied. Je vous laisse lire un (grand) extrait de son travail !

« Dans une série d’albums parus il y a plus de 100 ans, Louis Forton racontait les mésaventures de Croquignol, Filochard et Ribouldingue, trois escrocs dont l’ambition première était de vivre sans travailler. Il les surnomme les « pieds nickelés », une expression reprise du dramaturge Tristan Bernard pour designer ceux dont les pieds étaient trop propres, trop blancs, trop brillants et qui ne devaient par conséquent pas beaucoup servir pour aller travailler.

À l’époque, on avait inventé le mot « nickelés » qui seyait bien à ces trois personnages. En plus d’être paresseux, les trois compères se caractérisaient aussi par une bêtise souvent associée à cette partie du corps. Au prétexte que nos pieds sont le plus éloignés de notre cerveau, on a longtemps considéré qu’ils l’étaient aussi de toute forme d’intelligence. D’où l’expression « bête comme ses pieds » qui ne rend vraiment pas justice à l’extraordinaire travail de l’ombre qu’ils accomplissent chaque jour.

Heureusement tout le monde ne partage pas ce dédain. La complexité architecturale du pied passionnait Leonard De Vinci qui s’étonnait par exemple qu’on trouve là un quart des os de l’organisme. Chaque pied est effectivement constitué de 26 osselets qui s’articulent de manière à atténuer les chocs de chaque appui sur le sol. Certains sont tout  petits comme ceux de l’arche plantaire qui, a l’instar des ogives d’une cathédrale, supportent le pilon tibial. D’autres sont plus imposants comme le calcanéum qui présente en outre la caractéristique de basculer à chaque pas de façon a atténuer la encore la violence des traumatismes. Sous le talon, cet os est pourvu d’une bonne épaisseur de peau et de graisse. »

Les pieds sont donc constitués, façonné, naturellement, pour accompagner la marche de l’homme. Pour cette activité, et au fil des siècles, nous avons pris l’habitude d’habiller nos pieds. Qu’en est-il alors du pied ? Fonctionne-t-il de la même manière ?

« Dans sa superbe pièce intitulée « en attendant Godot » Samuel Becket décrit la rencontre entre deux clochards, Vladimir et Estragon. Ce dernier souffre terriblement des pieds. Ses jérémiades énervent Vladimir qui déclare « Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure alors que c’est son pied le coupable ». Il résume par cette phrase plusieurs siècles de conflit entre nos pieds et nos chaussures. Au début de leur histoire, les hommes allaient pieds nus et ne s’en portaient pas plus mal. Ils eurent toutefois l’idée de se couvrir les extrémités en se sédentarisant. La plus vieille chaussure du monde date de 5500 ans et a été découverte dans une grotte en Arménie.

Tout au long des siècles qui ont suivi, nos pieds furent traités à la dure. On les logeait dans des bottes, des sandales et des sabots. Sans confort et sans protections. Il fallut attendre 1938 et la découverte de la vulcanisation du caoutchouc par Charles Goodyear pour disposer de souliers enfin souples, plus proches de ceux d’aujourd’hui. On se mit à associer le cuir, les tissus, les mousses.

Bientôt, des souliers furent imaginés pour chaque type d’activité. Dans les années 70, on assista même à l’apparition des premiers modèles avec des semelles épaisses conçues spécifiquement pour la course à pied. Quel confort ! Leurs utilisateurs étaient littéralement bluffés par la sensation. Les « joggings » bénéficièrent alors d’un formidable effet de mode et il fallut des années pour qu’on se rende compte des dangers associés à cet usage.

Dans un environnement moelleux, le pied perd vite ses qualités naturelles de proprioception. Les boucles reflexes, chargées d’adapter en permanence la position du corps en fonction de l’état de tension des différents ligaments, perdent de leur acuité. Le pied manque de dynamisme, ce qui augmente le risque d’entorse et expose les articulations plus hautes (genou, hanches, dos) à des contraintes inhabituelles. Les études ont montré qu’une simple semelle amortissante de 5mm sous la plante du pied suffit à doubler les oscillations posturales en position debout. Les chercheurs de l’Université Rush de Chicago ont également mesuré les pics de pression exercés sur les genoux de 16 sujets souffrant d’arthrose en les mettant tantôt pied nus, tantôt chaussés de modèles de sport conçus pour la course à pied. Ces pics de pression diminuaient clairement le premier cas. Les joggings endormaient donc littéralement le pied et cela se traduisait par plus de contraintes aux étages supérieurs.

Aujourd’hui, on a compris qu’on ne gagne rien à soulager ses pieds des tâches habituelles. Il faut veiller au contraire à les conserver toujours dans un état d’alerte maximale et pour cela, les solutions existent même si elles manquent peut être d’un peu d’originalité : il faut laisser le pied le plus libre possible. Et beaucoup marcher !

Pour certains spécialistes, la découverte d’une nécessaire adaptation du pied a été vécue comme une illumination. Rien de moins ! Prenons l’exemple de l’homme d’affaires suisse Karl Muller. Il raconte qu’il souffrait terriblement du dos dans la première partie de sa carrière. Puis, lors de voyages, il eut l’occasion de se balader pieds nus dans les rizières en Corée du Sud et dans les pâturages des populations Masais au Kenya. Il remarqua alors que ces marches lui faisaient un bien fou !

Une histoire similaire a fait la légende de la marque Nike. Un jour de l’année 2011, les représentants de la société étaient venus visiter leurs athlètes à l’université de Stanford et les avaient surpris en train de courir pieds nus sur le terrain de golf ! Leur coach avait expliqué que ses coureurs se blessaient moins souvent depuis qu’ils avaient intégré ces séances « bare-foot » à son programme d’entrainement. En 2005, l’équipementier sera le premier à populariser des modèles « minimalistes » chargés de reproduire le mouvement naturel du pied.

Aujourd’hui, plus personne ne doute de l’importance d’une bonne musculation du pied. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les pieds des bébés, tout boudinés et désespérément plats. Ceux-ci se creuseront à mesure que l’enfant, en se déplaçant, renforcera les petits muscles pédieux chargés de maintenir ensemble les osselets ! »

Article écrit par Olivier BEAUFAYS