Le tapis de course, objet de torture ?

Vous trouverez ci-dessous un article publié sur Sport&Vie Hors-Série n°55, racontant l’histoire méconnue du tapis de course !

« Il y a deux siècles, le tapis de course servait à torturer les délinquants en les faisant courir sur un moulin. »

« L’ingénieur britannique William Cubitt (1785-1861) aurait sans doute souri en nous voyant débourser pas mal d’argent pour nous acheter un tapis roulant. Fils de meunier, ce mécanicien spécialisé avait connu les premiers tapis roulants employés dans les fermes. Dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, on les appelait « treadmill », de l’anglais « tread » pour « bande de roulement » et « mill » pour « moulin », un mot qui est resté là-bas pour nommer les tapis de course actuels.

A une époque où les machines motorisées n’existaient pas encore, les agriculteurs se servaient de ces appareils nés dans l’Antiquité pour battre le beurre, pomper l’eau, moudre le grain ou pétrir de la pâte. La machine était mue par des animaux réquisitionnés pour la peine : chevaux, chèvres, moutons ou chiens. « Et pourquoi pas des hommes ? » se demanda Cubitt, exaspéré par l’oisiveté des détenus. « Il faudrait enseigner les habitudes de l’industrie à ces gars-là » pensait-il. Or quoi de mieux qu’un treadmill pour les faire trimer sans relâche ? Fort de cette idée, il proposa en 1818 aux prisons de Bury St-Edmunds et de Brixton d’utiliser un tapis roulant comme punition pour leurs pensionnaires. Proposition acceptée ! A la manière d’une roue de hamster, le système était construit autour d’un axe horizontal : les détenus devaient piétiner des marches en bois pour faire tourner la roue. Du point de vue du prisonnier, cela revenait à grimper sans fin un escalier infernal. En plus, on entravait son mouvement avec un ensemble de sangles et de poids. Plutôt que du grain, les prisonniers broyaient du vent.

Puis certaines prisons d’Angleterre (44 en tout) eurent l’idée de se servir de l’énergie produite par le mouvement pour alimenter des pompes et des moulins à grains. Mais que cette énergie eut été gaspillée ou récupérée, les conditions de détention de l’époque étaient si inhumaines qu’on n’infligeait jamais de peine supérieure à deux ans. Si on survivait à ces deux ans ! Il faut se rendre compte que les condamnés au treadmill montaient sur la roue deux fois par jour pour deux sessions d’1h30. Toutes les 10 minutes, ils avaient le droit à 5 min de repos. Mais gare à celui qui s’arrêtait avant ! Le fouet n’était jamais très loin. On peut regarder à ce propos « Wilde », le biopic sur l’auteur irlandais Oscar Wilde, réalisé par Brian Gilbert et sorti en 1997. […] A en croire James Hardie, historien spécialiste de cette période, c’est moins l’effort physique que « la monotone régularité du mouvement qui terrorisait les prisonniers ». L’expérience fut jugée si cruelle que le tapis de course disparaitra des prisons au début du XXe siècle.

Haut les cœurs !

Le tapis de course ne va pourtant pas rester très longtemps au placard. […] Dans les années 60, les pathologies cardiaques sont à l’origine de 4 morts sur 10. Certes, l’électrocardiogramme du néerlandais Willem Einthoven existe déjà. Mais il ne sert alors pas à grand-chose puisqu’on ne peut tester les patients qu’au repos, ce qui n’aide pas à détecter une anomalie cardiaque. C’est alors que le Dr Robert Bruce, cardiologue et chercheur de l’Université de l’Etat de Washington, eut l’ingénieuse idée d’utiliser un tapis roulant lors de l’examen, afin de mesurer le cœur à différents seuils d’activité.

Le test d’effort connu aujourd’hui encore comme le protocole de Bruce, était né. Ces travaux intéressèrent très fortement son compatriote Kenneth Cooper, médecin de l’armée de l’air qui utilisait les mêmes tapis pour mesurer la consommation d’oxygène et l’endurance des candidats pilotes de chasse ou astronautes. […] « Ils pensaient que nous allions tuer les gens en les faisant monter sur le tapis roulant », se souvient l’ancien militaire qui persiste dans sa démarche, persuadé sur l’élévation du rythme cardiaque à l’effort constitue le meilleur moyen de prévenir les accidents. Coureur régulier, Cooper publie en 1968 « Aerobics », livre dans lequel il introduit la notion de sport-santé. Son ouvrage sera tiré à plus de 30 millions d’exemplaires et traduit en 41 langues.

Parmi les nombreux lecteurs du livre de Cooper figure un certain William Staub qui se sent particulièrement interpellé par le passage suivant : « Un individu courant un mile en moins de huit minutes quatre à cinq fois par semaine serait en meilleure condition physique que celui qui ne court pas. » Staub est séduit par la perspective d’être en meilleure santé. Mais sa motivation résistera-t-elle aux caprices de la météo ?

Pour éviter de se trouver de bonnes excuses, cet ingénieur en mécanique fabriquer le 1er tapis de course à usage domestique. Rudimentaire, il est constitué d’une série de cylindres en bois lisse attachés les uns aux autres étant mis en rotation par un moteur. […] Il finira par proposer à la vente le PaceMaster 600 […] équipé de 40 rouleaux en acier et de deux cadrans : l’un pour stopper automatiquement le moteur une fois atteinte la durée d’exercice prédéfinie, l’autre pour régler la vitesse.

[…] Le PaceMaster 600 séduit de nombreux citoyens fortunés qui désirent garder la forme tout au long de l’année. Depuis lors, cette tendance n’a fait que se confirmer. Aujourd’hui, 53 millions d’Américains utilisent un tapis de course au moins 1 fois par an et la moitié d’entre eux au mois 1 fois par semaine.  Cet engouement pour les tapis de course n’aura cependant pas eu raison des maladies cardiovasculaires, qui touchent actuellement la moitié des Américains. »

« Référence : « The treadmill’s dark and twisted past », TED Talk par Conor Heffernan, vidéo publiée en septembre 2015 sur ted.com »