Psychomotricité de la marche

En rédigeant cet article, je réalise que nous marchons depuis environ 3,5 millions d’années pour notre premier cousin homo sapiens bipède. Le petit de l’Homme apprend à marcher vers l’âge de 11 mois. Le phénomène le plus commun chez l’être humain c’est la marche : « moyen de locomotion propre à l’Homme ». La marche est constitutive de notre identité humaine, à la fois identique et différente chez tous les êtres humains car chacun à sa propre démarche, la façon de marcher est individuelle et personnelle. Le fait de se tenir debout offre un potentiel de liberté instrumentale pour le haut du corps sans égale. Et ça marche ! Nos bras, nos mains et notre tête sont libres de créer toute autre activité que la marche. C’est ainsi que nous pouvons avoir accès à la communication, à l’être social et à la culture. Aller de l’avant, en marchant sur des œufs ou à pas de loup, marcher demande des facultés psychomotrices déterminantes !
La marche est l’accès à la troisième dimension, celle de la verticalité, du bas vers le haut à l’inverse de la pesanteur. Il est évident qu’un certain nombre de paramètres psychomoteurs doivent être maîtrisés pour arriver à cette verticalité : coordination, régulation tonique, orientation du corps dans l’espace, maîtrise du schéma corporel, équilibre statique puis dynamique, projet moteur, etc.
Je dirai même que la marche nous donne également accès à la quatrième dimension, celle du temps ! Eh oui, le mouvement est la représentation du temps, que ce soit celui d’une longue marche ou d’une trotteuse qui tourne en rond ! Il est effectivement impossible de se représenter la notion de temps sans faire référence à celle du mouvement. Parce que celui-ci permet de percevoir et de se représenter l’espace, le déplacement à pied est l’indicateur le plus fiable pour connaître notre environnement réel dans ses quatre dimensions (distance, durée et relief). Il s’agit d’une activité physique ayant pour conséquence une élaboration intellectuelle de notre espace-temps, la marche donne accès à la connaissance et au savoir ! Ce n’est pas vous faire marcher que je dis ça.
Perturbée dans certaines pathologies, la locomotion est encore un indicateur de santé. Le test du « walking-talking » montre que les personnes ont besoin de se concentrer, d’être attentives intellectuellement, pour marcher, comme celles qui souffrent de troubles de l’attention dans les maladies de type Alzheimer et/ou les syndromes dépressifs. Paradoxalement nous aurions tendance à contenir le patient souffrant d’Alzheimer parce qu’il déambule, dérangeant en raison des conduites à risque (chutes, « fugues »), et à stimuler la marche du patient atteint de Parkinson, tout ça parce qu’il faut marcher ! On marche sur la tête ! Effectivement la marche c’est la santé, c’est lorsqu’on ne l’a plus qu’elle nous manque le plus, reste à regarder quand nous avons une entorse (de la cheville) transitoire et éphémère dans quelle galère nous nous trouvons ! Sans parler des personnes présentant une incapacité locomotrice suite à une atteinte de type paraplégie ou amputation, dans toutes les situations pathologiques le déplacement sera un objectif à considérer.
D’ailleurs, c’est avec l’avancée en âge que nous pouvons constater chez nos aînés qu’un des motifs récurrents et dominants d’hospitalisation est la chute… la rupture de la marche ! Souvent donnant lieu à des syndromes post-chute, rétropulsion et peur démesurée de la représentation qu’ils se font de leur propre chute. Comme s’ils avançaient à reculons ! Ce qui montre à quel point la marche est investie affectivement tout au long d’une vie. C’est le principe de notre démarche : la façon que nous avons d’investir le pas court ou long, lent ou rapide, le rythme que nous lui donnons et le temps que nous y passons. Notre marche est le reflet de notre état intérieur tonico-émotionnel, stressés ou décontractés, et du sens que nous lui donnons motivés ou démotivés. Dans tous les cas, il est meilleur de vivre debout pour les derniers pas du reste de notre vie !

Manuel Cerioli, psychomotricien
Pôle de Gériatrie, hôpital Léopold Bellan, Psychogériatrie UCC-UNPG, Gériatrie