Quand les femmes changent leur ville en marchant…

« Les marches exploratoires des femmes »

Article de la CGET (Commissariat général à l’égalité des territoires)

Rédigé par Eric Briat et Marianne Jouandeau. Avril 2016.

Constat :

« Près d’une femme sur trois éprouve un sentiment d’insécurité dans son quartier, contre moins d’une femme sur cinq dans les agglomérations environnantes. Les femmes se sentent particulièrement exposées dans la rue et les transports en commun, avec la peur fréquente d’être suivies, de subir des agressions, des menaces ou des vols. Ce sentiment d’insécurité les conduit fréquemment à éviter ou déserter les espaces publics, à restreindre leurs activités et leur participation à la vie collective.

Une rue, une gare ou une station de métro, une galerie commerciale, un parking, un jardin ou une place doivent être accessibles à tous et toutes. Veiller à l’accessibilité des espaces publics suppose une adaptation constante des aménagements et des dispositifs de sécurité.

C’est l’objectif poursuivi par les marches exploratoires des femmes. »

 

Les marches exploratoires des femmes, kezako ?

 « Apparu au début des années 1990 à Toronto et Montréal, sous l’impulsion conjointe d’organisations de femmes et des services municipaux, ce dispositif repose sur l’expertise des habitantes pour améliorer la sécurité des espaces publics.
Au travers des marches exploratoires, il s’agit de prendre en compte les caractéristiques du bâti et de considérer ses usages, et notamment les circulations, sous l’angle du genre, pour prévenir les risques d’agressions et faire reculer le sentiment d’insécurité.
Fondées sur la vision propre des femmes, les marches exploratoires font appel à leur expérience concrète et quotidienne d’usagères de la ville. Elles permettent d’évaluer la sécurité des lieux urbains et doivent déboucher sur des recommandations d’aménagement à l’intention des autorités publiques. Elles débutent en effet par un diagnostic partagé, résultant d’une enquête de terrain qui porte sur les différentes composantes d’un environnement sécurisé :

– Signalisation

– Visibilité

– Animation des lieux et présence humaine

– Aménagement

– Maintenance et entretien des équipements publics 

Elles supposent l’implication de l’ensemble des parties prenantes institutionnelles, au premier rang desquelles les collectivités territoriales, mais également les bailleurs sociaux ou les associations de proximité, pour stimuler l’élaboration des diagnostics et des recommandations, et réaliser les actions et aménagements nécessaires. »

 

Et en France ?

« Depuis 2014, le réseau France Médiation coordonne en France une expérimentation de marches exploratoires, soutenue par le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), à laquelle participent douze villes (Amiens, Avignon, Arcueil, Bastia, Bordeaux, Creil, Lille, Mons-en-Baroeul, Montreuil, Paris 20ème, Rennes et Saint-Etienne) en partenariat avec les structures de médiation sociale et le tissu associatif.

Cette expérimentation vise à renforcer la place des femmes dans la démocratie participative locale et l’espace public, à améliorer l’environnement urbain des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) et favoriser l’utilisation du numérique comme outil de citoyenneté.

Elle prolonge « les diagnostics en marchant », mis en œuvre dans le cadre de la gestion urbaine de proximité (Gup) : ces diagnostics, qui ont également pour objet d’améliorer l’habitat et le cadre de vie des habitants, sont organisés à partir de visites des quartiers. 

Réalisées sur une journée par l’ensemble des acteurs locaux (bailleurs, élus et services municipaux, services de l’État, associations locales, représentants des habitants), elles sont actualisées chaque semestre. 

Toutefois, les « diagnostics en marchant » ont été marqués jusqu’ici par une faible place donnée aux Habitantes : peu représentées dans le déroulement des visites, les femmes y expriment moins que les hommes leurs constats et leurs attentes.

C’est précisément à cette carence que remédient les marches exploratoires : les femmes ont une pratique spécifique de l’espace urbain, du fait des rôles qui leur sont traditionnellement impartis (garde des enfants et organisation de leurs activités, courses…) et de leur exposition, particulièrement marquée, aux risques de harcèlement de rue.

De plus, l’expérience canadienne montre que leurs propositions, loin de ne concerner qu’elles-mêmes, sont de nature à bénéficier à toutes les catégories de la population. »

La démarche des marches exploratoires, en distinguant la phase de diagnostic, réalisée par groupe, de la phase de dialogue et de restitution avec les élus et acteurs locaux, permet de faciliter la prise de parole et l’expression des attentes.

Elle est fondée, en amont de l’organisation des marches proprement dites, sur l’élaboration d’une « cartographie sociale » : les habitantes retracent leurs parcours habituels dans la ville et définissent ensuite, ensemble, la ou les zones à explorer, en fonction des problèmes déjà identifiés au cours de leurs trajets quotidiens.

Les marches sont organisées en journée et le soir, pour tenir compte des différences de fréquentation et d’usage des espaces publics selon les heures. Elles s’appuient sur un outil de géolocalisation en ligne (Medios, développé par France Médiation), qui fournit une analyse quantitative et qualitative des difficultés identifiées au cours des marches. Celle-ci complète l’analyse cartographique et le rapport écrit au terme du processus. »

 

Testées et approuvées ?

« Les premiers éléments de bilan de l’expérimentation confirment l’intérêt des marches exploratoires. Elles permettent de poser concrètement les enjeux d’accessibilité et de sécurité. Les diagnostics et propositions formulées peuvent utilement contribuer à la conception des opérations de renouvellement urbain, celles-ci constituant une opportunité pour réaliser les aménagements préconisés.

En l’absence d’opérations de renouvellement urbain d’envergure, les marches exploratoires conservent cependant toute leur pertinence : elles actualisent la cartographie des risques ressentis par la population ; les recommandations d’actions et d’aménagements de proximité qui en sont issues peuvent être retenues dans le cadre de la Gup.

Les marches exploratoires viennent également conforter la participation des habitant(e)s. Une des innovations majeures portée par la loi du 21 février 2014 de programmation pour la ville et la cohésion urbaine réside dans la promotion de la participation des résident(e)s des QPV à l’élaboration, au suivi et à l’évaluation des contrats de ville, au travers de la création des conseils citoyens et, dans les quartiers bénéficiant du nouveau programme national de renouvellement urbain (NPNRU), des maisons du projet.

Les marches exploratoires constituent de ce point de vue un outil de mobilisation, qui permet d’accroître le rôle des femmes dans la vie publique locale. Elles ont permis à des femmes éloignées des formes traditionnelles de participation de s’investir et de s’exprimer, mais aussi de renforcer leur pouvoir d’interpellation, en tant que femmes et dans une perspective citoyenne. »

 

À quoi être attentif lors d’une marche exploratoire ?

« Six principes de base pour améliorer la sécurité dans un environnement urbain :

– La signalisation : savoir où l’on est et où l’on va

Faciliter le repérage et l’orientation dans l’espace urbain, par le positionnement stratégique et la lisibilité des renseignements fournis, quels que soient les supports (panneaux, marquage au sol, signalétiques, pictogrammes).

La visibilité : voir et être vue

Veiller à une intensité suffisante de l’éclairage pour permettre la circulation des personnes; accroître le champ de vision (réduction des obstacles visuels, utilisation de matériaux transparents, sécurisation des lieux susceptibles de servir de repères…).

L’animation des lieux et la présence humaine : entendre et être entendue

Développer les activités dans les rues, parcs et centres piétonniers : 

  1. la surveillance formelle et l’accès à l’aide : pouvoir s’échapper et obtenir du secours. Mettre en place des dispositifs de surveillance et de sécurisation.
  2. l’aménagement et l’entretien des lieux : vivre dans un environnement propre et accueillant.

Favoriser la fréquentation d’un lieu et le rendre moins vulnérable aux dégradations : vérifier le bon état des équipements, leur maintenance et leur entretien ; identifier les problèmes de circulation à pied, en vélo, en transports en commun, les difficultés d’accessibilité et les obstacles aux déplacements.

La participation de la communauté : agir ensemble

Mobiliser la population, les élus, les opérateurs de service public pour une meilleure appropriation des lieux publics par les habitant(e)s. »

 

Et quelle organisation ?

« Concrètement, les marches exploratoires comprennent cinq phases :

1) La formation des équipes projets.

2) La préparation des marches : mobilisation des partenaires et des marcheuses, détermination du parcours de la marche.

3) La réalisation de trois marches, sur le même parcours et à différents moments de la journée, avec l’appui de supports cartographiques, photographiques, etc.

4) L’élaboration du rapport, à partir des moments de débriefing, permettant de confronter les points de vue et d’élaborer un document garant de l’avis collectif du groupe de femmes, et non seulement des points de vue individuels. Le rapport présente ainsi le diagnostic des marches et les préconisations retenues par le groupe pour répondre aux difficultés recensées.

5) La marche de restitution avec les décideurs (élus, services municipaux, bailleurs sociaux…), où les femmes présentent leur diagnostic et leurs préconisations. Cette marche doit déboucher sur un engagement de la ville et des partenaires dans la réalisation des préconisations. Un comité de suivi, regroupant les parties prenantes – au premier chef les habitantes – doit être mis en place. »

Leur projet est ensuite pris en compte pour rendre la ville plus accessible à tous !

En BREF : 

– 50 professionnel(le)s et habitantes formées à la méthodologie des marches exploratoires

– 150 marcheuses sensibilisées

– 34 marches exploratoires réalisées, avec une présence systématique des élus locaux aux restitutions.